La réponse courte
Dans une entreprise du BTP, l'IA générative rend des heures au bureau, pas sur le chantier. Les neuf usages qui paient tout de suite sont le mémoire technique, le chiffrage, les comparatifs fournisseurs, les comptes rendus de visite, les courriers de réserve, les relances de situations, les plans de prévention, le suivi des sous-traitants et les notices. Aucun ne demande d'acheter un logiciel métier.
Commençons par le chiffre qui situe le secteur. Selon l'enquête sur les technologies de l'information et de la communication de l'Insee, 3 % des entreprises de la construction de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser une technologie d'intelligence artificielle en 2024, contre 10 % toutes activités confondues et 42 % dans l'information et la communication. La construction est le dernier secteur du classement. Le retard est donc réel, et il n'existe encore aucune norme de place — donc aucun retard irrattrapable.
L'étude publiée en janvier 2026 par l'Observatoire des métiers du BTP, réalisée par le cabinet Plein Sens auprès de 621 professionnels du secteur, précise le tableau : moins de 10 % des entreprises interrogées déclarent utiliser l'IA aujourd'hui — 3 % l'ont déployée, 5 % sont en cours de déploiement — 36 % l'envisagent dans les années à venir, et 43,5 % des répondants n'ont jamais utilisé eux-mêmes un outil d'IA grand public, ni au travail ni chez eux.
Le bureau avant le chantier : ce que disent les chiffres
La même étude tranche la question de l'endroit où l'IA entre réellement dans les entreprises du bâtiment, et sa conclusion contredit frontalement ce que raconte la presse spécialisée. Elle constate que « l'intégration de l'IA se concentre aujourd'hui sur les fonctions supports : rédaction, synthèse documentaire, aide à la réponse aux appels d'offres, automatisation de tâches administratives ou de gestion de projet ». Les usages de chantier, eux, restent « majoritairement en phase de test, souvent déployés sur un nombre restreint de projets pilotes », et concentrés dans les grands groupes.
Autrement dit : ce qui marche déjà dans une entreprise de votre taille, c'est de l'écrit. C'est cohérent avec ce que la recherche a mesuré de plus solide. L'expérience de Noy et Zhang publiée dans Science en 2023 a mesuré −40 % de temps sur des tâches d'écriture professionnelle, à qualité supérieure ; celle de Brynjolfsson, Li et Raymond publiée au Quarterly Journal of Economics, +14 % de productivité en conditions réelles, avec un effet plus fort sur les personnes les moins expérimentées. Personne n'a jamais mesuré de gain équivalent sur la pose d'un placo.
La construction est le secteur français où l'IA est la moins utilisée
Part des entreprises de 10 salariés ou plus déclarant utiliser au moins une technologie d'IA, France, 2024.
Source : Insee, « Intelligence artificielle dans les entreprises », Économie et société à l'ère du numérique, édition 2025. Enquête TIC entreprises 2024, entreprises de 10 salariés ou plus.
Reste à dire pourquoi le bureau pèse si lourd dans ce secteur en particulier : la commande publique. D'après le recensement 2024 de l'Observatoire économique de la commande publique, publié en mars 2026, les marchés de travaux, matériaux et maintenance représentent 44 % des marchés publics recensés en nombre et 26 % des montants, et les PME emportent 60 % des marchés en nombre mais seulement 25 % des montants. Chez les acheteurs locaux, les travaux montent à 46 % des marchés. Traduction pour une entreprise de second œuvre : votre carnet de commandes passe par des dossiers écrits, et vous vous battez sur des marchés nombreux et de petit montant — ceux où le coût de la réponse pèse le plus lourd par euro de chiffre d'affaires.
Les neuf usages, en un tableau
Nous ne publions aucun pourcentage de gain : il serait inventé. La colonne de droite est celle qui compte.
| Usage | Qui s'en occupe | Ce que l'IA prépare | Ce qui reste à vous |
|---|---|---|---|
| Mémoire technique | Chargé d'études, dirigeant | Le premier jet complet, plan par plan, à partir de vos réponses passées | Les moyens réellement affectés, les références vraies, le prix |
| Chiffrage et devis | Métreur, chargé d'affaires | La mise en forme, la décomposition par lots, le descriptif des ouvrages | Tous les prix, les quantités, les hypothèses techniques |
| Comparatif fournisseurs | Achats, conducteur de travaux | Le tableau de comparaison des offres reçues, écart par écart | La décision, la négociation, la vérification des références |
| Compte rendu de visite | Conducteur de travaux | Le compte rendu structuré à partir de vos notes ou d'un enregistrement | Ce que vous avez vu, ce que vous décidez, ce que vous signez |
| Courrier de réserve | Conducteur de travaux, dirigeant | Le courrier ferme et daté, les faits remis en ordre chronologique | La qualification juridique, la stratégie, l'envoi |
| Relance de situation | Comptabilité, dirigeant | La relance graduée, du rappel courtois à la mise en demeure | Le montant, le fondement contractuel, la décision d'escalade |
| Plan de prévention | Encadrement, référent sécurité | La trame remplie et la reformulation des risques en langage clair | L'analyse des risques réels du chantier, la validation |
| Suivi des sous-traitants | Assistanat, conducteur de travaux | Les courriers de demande de pièces et le tableau de suivi | Le contrôle de validité des pièces, la décision d'agrément |
| Notices et fiches techniques | Bureau d'études, encadrement | Le résumé, la comparaison entre versions, la fiche de poste terrain | La conformité au DTU et à l'avis technique, la responsabilité |
Colonne de droite : c'est là que se trouve votre métier. Aucun de ces usages ne déplace la responsabilité technique ou juridique vers la machine.
Répondre aux appels d'offres publics
1. Le mémoire technique et le dossier de candidature
C'est l'usage à plus fort rendement du secteur, et l'étude de l'Observatoire des métiers du BTP le confirme : la production des mémoires techniques et l'analyse des dossiers de consultation ressortent comme le « terrain d'expérimentation privilégié » de l'IA générative dans le BTP. Un directeur de TPE de second œuvre y témoigne de sa méthode : « Je guide l'outil en lui fournissant des informations précises sur notre métier, le type de projet concerné, ou encore le corps de métier ciblé. Plus je lui donne de contexte, plus ses réponses sont pertinentes. »
Cette phrase contient toute la compétence. Un mémoire technique généré sans contexte est une bouillie que l'acheteur public repère en trois lignes. Le même travail avec vos cinq derniers mémoires, vos vraies références de chantiers et votre organisation réelle produit un premier jet qu'il reste à corriger, pas à réécrire. La méthode complète, du dépouillement du DCE à la relecture, est détaillée dans notre article sur les réponses aux appels d'offres assistées par l'IA, et le préalable — donner son contexte une fois pour toutes — dans la méthode du second cerveau, trois fichiers texte qui évitent de tout réexpliquer.
Tu es chargé d'études dans une entreprise de [second œuvre / gros œuvre / TP] de [40] salariés. But : produire le premier jet du mémoire technique pour le marché ci-dessous, en suivant EXACTEMENT le plan imposé par le règlement de consultation. Contexte que tu dois utiliser : - Extraits du CCTP et du règlement de consultation : [coller] - Nos trois mémoires les plus proches : [coller] - Nos références de chantiers comparables (maître d'ouvrage, montant, année) : [coller] - Nos moyens : [effectif par métier, matériel, encadrement de chantier] - Nos certifications et qualifications réelles : [lister] Forme : une partie par point du plan imposé, titres repris mot pour mot du règlement. Contraintes absolues : - N'invente AUCUNE référence, AUCUN effectif, AUCUNE certification, AUCUN délai. - Quand une information manque, écris « [À COMPLÉTER : ... ] » au lieu de la produire. - Ne propose aucun prix ni aucune quantité. Termine par la liste des points à compléter et des pièces à joindre.
La contrainte « n'invente aucune référence » n'est pas décorative. Un dirigeant de PME cité dans l'étude résume le risque en une phrase : « On répond beaucoup aux appels d'offres publics, avec des documents partout… On nous pardonne de moins en moins de ne pas avoir vu telle chose. L'IA nous fait gagner du temps mais parfois nous trompe. » Une référence de chantier inventée dans un mémoire, c'est une fausse déclaration dans une candidature publique.
Chiffrage, devis et comparatifs fournisseurs
2. Le chiffrage et la mise en forme du devis
Règle simple et non négociable : l'IA gagne du temps sur la mise en forme du devis, jamais sur les prix. Elle rédige le descriptif d'ouvrage à partir du CCTP, elle décompose en lots et en postes, elle reformule un article obscur en une ligne compréhensible par le client, elle repère les prestations décrites au CCTP mais absentes de votre bordereau. Elle ne connaît ni vos coûts de revient, ni vos rendements de pose, ni les prix de votre négoce ce mois-ci. Un chiffrage produit par une IA est faux par construction. Le reste du geste, y compris la relance du devis, est traité dans notre article sur les devis envoyés le jour même.
3. Les comparatifs de fournisseurs et les demandes de prix
Trois offres de menuiserie extérieure arrivent en PDF, avec des périmètres différents, des unités différentes et des options cachées en page 4. La mise à plat prend une heure et personne ne l'a. On colle les trois offres, on demande un tableau ligne à ligne avec une colonne « écart de périmètre » et une colonne « ce qui n'est pas chiffré ». La décision reste entière, mais elle se prend sur une base comparable. Le même geste vaut pour les approvisionnements récurrents, sujet développé dans notre article sur les stocks et les approvisionnements, et il s'inscrit dans le pôle décrit par notre article sur l'IA dans les opérations et les achats.
Combien d'heures de bureau votre entreprise peut-elle récupérer ?
Le diagnostic 8 Academy de 30 minutes relève le temps réellement passé sur les mémoires, les comptes rendus et les courriers, poste par poste, et chiffre le gain atteignable avant de former qui que ce soit.
Comptes rendus, courriers de réserve, relances de situations
4. Les comptes rendus de visite de chantier
C'est le gisement le plus net, et le témoignage le plus parlant de l'étude sectorielle vient d'un dirigeant de PME de construction de maisons individuelles, à propos de ses conducteurs de travaux : « Quand ils font des réunions de chantier ou des visites de contrôle, ils s'enregistrent […] ils font faire les synthèses, ils font préparer les mails automatiquement. […] Ce sont avant tout des gens de terrain, avec une vraie valeur ajoutée sur le contrôle et le management des équipes sur site, beaucoup moins au bureau. Là, clairement, ça leur libère du temps. »
L'étude relève un effet de second ordre que personne n'anticipe : le temps libéré se répercute sur les équipes administratives, qui passaient auparavant une part conséquente de leur temps à corriger les documents produits par les chefs de chantier avant de les transmettre. Deux postes gagnent, pas un. Sur la mécanique de la prise de notes automatique et ses limites, voir notre article sur les réunions et leurs comptes rendus et notre article sur les comptes rendus administratifs.
Tu es assistant d'un conducteur de travaux. But : transformer les notes brutes ci-dessous en compte rendu de visite de chantier diffusable au maître d'ouvrage, à la maîtrise d'œuvre et aux entreprises. Notes brutes (dictées sur site, non relues) : [coller] Forme : 1. En-tête : chantier, lot, date de visite, présents. 2. Avancement constaté, par corps d'état. 3. Points bloquants, avec l'entreprise concernée et la date d'échéance. 4. Réserves et observations, une ligne par réserve, localisation précise. 5. Décisions prises et qui fait quoi avant la prochaine visite. Contraintes : - N'ajoute aucun constat qui ne figure pas dans mes notes. - Ne qualifie jamais une responsabilité contractuelle. - Si une note est ambiguë, liste-la en fin de document sous « À confirmer ». Ton : factuel, phrases courtes, vocabulaire de chantier.
5. Les courriers de réserve et les mises en demeure
Le courrier qu'on repousse trois semaines parce qu'il faut le tourner correctement, et qui perd sa valeur en route. L'IA remet les faits en ordre chronologique, produit une version ferme et datée, et propose la formulation neutre là où l'agacement affleure. Elle ne fait pas le droit : la qualification d'un retard, l'invocation d'une clause, le choix d'un recommandé restent une décision. Sur cette frontière exacte, lisez ce que l'IA peut et ne peut pas faire sur vos contrats.
6. Les relances de situations et le recouvrement
Dans le bâtiment, la trésorerie se joue sur les situations mensuelles et les retenues de garantie. La relance graduée — rappel, seconde relance, mise en demeure — est un travail d'écriture répétitif que personne n'aime faire et que tout le monde fait mal. C'est un usage rentable immédiatement, dont la mécanique complète est décrite dans notre article sur les relances de factures impayées.
Sous-traitants, prévention, notices
7. Les plans de prévention et les documents de sécurité
L'IA aide à remplir une trame, à reformuler une analyse de risques en langage compréhensible par les compagnons, à produire une consigne de poste lisible à partir d'un document normatif indigeste. Elle n'analyse pas les risques de votre chantier : elle n'y est pas allée. La distinction est vitale au sens propre, et elle figure en tête de la liste rouge ci-dessous.
8. Le suivi administratif des sous-traitants
Attestation de vigilance, assurance décennale, liste nominative, déclaration de sous-traitance : la chasse aux pièces occupe des demi-journées entières d'assistanat. L'IA rédige les demandes, produit le tableau de suivi et prépare les relances. Elle ne vérifie pas qu'une attestation est valide et non falsifiée — ce contrôle reste humain, et il vous engage. La logique générale de ce type de tâche, faite à la main puis outillée puis seulement automatisée, est décrite dans notre échelle à quatre niveaux de l'automatisation.
Tu es assistant administratif dans une entreprise de bâtiment. But : rédiger la relance des pièces manquantes du dossier de sous-traitance ci-dessous, en trois versions de fermeté croissante. Sous-traitant : [raison sociale], lot [—], chantier [—], démarrage prévu le [date]. Pièces reçues : [lister] Pièces manquantes : [attestation de vigilance URSSAF, attestation d'assurance responsabilité civile et décennale, liste nominative du personnel, extrait Kbis, déclaration de sous-traitance signée…] Forme : trois courriels courts. 1. Rappel courtois, échéance à 5 jours. 2. Relance ferme, rappel que l'accès au chantier est conditionné à la remise des pièces. 3. Dernier avis avant suspension de l'intervention. Contraintes : ne cite aucun article de loi, ne qualifie aucune responsabilité, ne mentionne aucune pénalité qui ne figure pas dans le contrat que je te donne.
9. Les notices, fiches techniques et documents normatifs
Un dirigeant de TPE de travaux spécialisés cité dans l'étude décrit exactement cet usage : « Le normatif, c'est assez lourd et rébarbatif, mais il faut quand même le traduire dans des règles de chantier […] L'IA permet de défricher ces textes et de produire des propositions. » Défricher, comparer deux versions d'un avis technique, extraire d'une notice fournisseur ce qui intéresse l'équipe de pose : oui. Trancher la conformité à un DTU : non. Si vos notices arrivent en anglais ou en allemand, le geste de traduction professionnelle est traité dans notre article sur la traduction des documents techniques.
La liste rouge : ce que l'IA ne doit jamais faire chez vous
Cette liste vaut plus que les neuf usages. Les travaux de Dell'Acqua et de ses coauteurs pour Harvard Business School et le BCG ont montré que le gain apporté par l'IA s'inverse dès qu'on sort du périmètre où l'outil est compétent : les utilisateurs suivent alors des recommandations fausses avec la même confiance. Dans le bâtiment, sortir du périmètre peut coûter une vie ou un procès.
- Aucune analyse de risques, aucun mode opératoire de sécurité produit sans validation. L'IA rédige la forme, l'encadrement analyse le chantier réel et valide, par écrit.
- Aucun calcul de structure, de charge, de section ou de dimensionnement. Ce n'est ni un logiciel de calcul ni un bureau d'études, et rien dans sa réponse ne vous alertera qu'elle s'est trompée.
- Aucune conclusion de conformité à un DTU, un avis technique ou une norme. Elle peut résumer le texte, jamais statuer sur votre cas.
- Aucun prix, aucune quantité, aucun délai contractuel généré. Un prix inventé se retrouve dans une offre signée.
- Aucun engagement envoyé sans relecture humaine. Mémoire, courrier de réserve, réponse à un maître d'ouvrage : quelqu'un relit et assume.
- Aucune donnée nominative de salarié ni pièce d'identité collée dans un compte non professionnel. Le paramétrage des comptes se règle en une heure : voir les réglages à faire avant d'ouvrir l'IA à vos équipes.
Et un point que les entreprises découvrent trop tard : vos compagnons utilisent probablement déjà ces outils sur leur téléphone personnel, sans que vous le sachiez. L'étude sectorielle le dit sans détour — « il n'y a d'ailleurs pas de raison pour que les entreprises du BTP échappent à l'usage masqué massif observé partout ailleurs ». Le traiter coûte moins cher que l'ignorer : notre article sur le shadow AI explique comment, et la politique IA d'une page donne le document à afficher.
Le chantier connecté, et pourquoi ce n'est pas votre priorité
Tout ce qui fait les titres existe réellement : vision par ordinateur pour repérer le non-port des équipements de protection, analyse d'avancement par comparaison d'images, planification prédictive, maintenance des engins. L'étude sectorielle les recense, et elle les qualifie sans ambiguïté : ces usages « restent concentrés dans les entreprises les plus structurées » et sont « majoritairement en phase de test, souvent déployés sur un nombre restreint de projets pilotes ».
Neuf entreprises du BTP sur dix n'ont pas encore commencé
Situation déclarée par 621 professionnels du BTP à l'égard des technologies d'IA dans leur entreprise (2025).
Source : Observatoire des métiers du BTP / Plein Sens, « Étude sur la perception et l'intégration des outils d'intelligence artificielle dans les entreprises du BTP » (janvier 2026). 621 répondants, dont 66 % de chefs d'entreprise.
La raison de fond est de la donnée, et la Fédération française du bâtiment la formule elle-même. Sa position publique sur l'IA — remarquable de sobriété, « ni plaidoyer en faveur de l'IA ni rejet par principe » — insiste sur « l'importance de disposer de données fiables, complètes et bien structurées, pour entraîner l'IA de manière optimale » et qualifie de « patrimoine » le fonds documentaire de l'entreprise. Un dirigeant de PME de second œuvre cité par l'étude est plus direct : « Pour avoir de la donnée exploitable, il faut que ça soit structuré, organisé, il faut que ça soit propre. Et ça, dans le monde du Bâtiment, aujourd'hui, on est très, très loin. »
Voilà le vrai argument. Un projet de chantier connecté suppose des données de production propres, standardisées et centralisées. Les neuf usages de bureau, eux, se nourrissent de ce que vous avez déjà : vos mémoires passés, vos CCTP, vos comptes rendus, vos courriers. Aucun capteur, aucune intégration, aucun projet informatique. Si la question du sur-mesure se pose malgré tout, tranchez-la avec la grille de notre article sur l'arbitrage entre faire développer un outil et former ses équipes, et chiffrez avec le calculateur de retour sur investissement.
L'IA va-t-elle remplacer les métiers du bâtiment ?
La question remonte dans les recherches Google sur ce sujet, et l'éviter serait malhonnête. La réponse courte est non, et la réponse longue est plus intéressante.
L'index mondial construit par l'Organisation internationale du travail avec l'institut NASK parle d'exposition à une transformation, pas de suppression : il estime qu'un emploi sur quatre est exposé, et il précise que l'exposition la plus forte concerne des tâches administratives, pas des tâches manuelles. Dans une entreprise du bâtiment, la partie du travail qui se fait sur le chantier n'est pas menacée par un outil qui produit du texte. Ce qui bouge, c'est le temps de bureau — celui du conducteur de travaux, du chargé d'études, de l'assistante.
L'étude de l'Observatoire des métiers du BTP apporte un constat qu'on ne lit nulle part ailleurs, et il vaut d'être cité tel quel : « Le sentiment dominant n'est pas la peur d'une substitution des emplois, mais celui d'une possible fragilisation de la transmission des compétences pratiques, en particulier dans la composante artisanale du secteur. » C'est une inquiétude légitime et beaucoup plus juste que la panique ambiante. Un jeune qui apprend à faire écrire son compte rendu par une machine avant d'avoir appris à regarder un chantier n'apprend pas son métier. C'est un sujet de formation et d'encadrement, pas de technologie. Nous avons traité la question de fond dans notre réponse honnête sur l'IA et l'emploi, et la façon d'embarquer une équipe qui n'en a pas envie dans notre article sur les salariés réticents.
Qui former en premier dans une entreprise de 40 compagnons
Pas tout le monde. La règle se déduit des chiffres cités plus haut : les gains mesurés portent sur l'écrit, donc on commence par les postes dont la semaine en est la plus chargée. Dans une entreprise de 40 compagnons, cela désigne quatre à six personnes : le ou les chargés d'études, un conducteur de travaux, l'assistanat administratif, et le dirigeant lui-même.
L'étude sectorielle appuie ce séquençage par un constat de terrain : parmi les répondants qui trouvent l'IA difficile à utiliser, la première raison citée est le manque de compétences des utilisateurs (36,4 %), puis le manque de temps (21,5 %) ; le coût et la donnée arrivent loin derrière, à 12 %. Et parmi les 308 entreprises qui n'utilisent pas l'IA et ne l'envisagent pas, 30,5 % répondent qu'elles « n'en trouvent pas l'usage ». Ce n'est ni un problème d'outil ni un problème d'argent : c'est un problème de compétence et de cas d'usage identifié. Les recommandations de l'étude vont d'ailleurs exactement dans ce sens — s'appuyer sur des situations réelles de travail, « préparation de chantier, devis, réponse à appel d'offres », et « identifier et former des référents numériques/IA ».
- Semaine 1 : les comptes. Comptes professionnels, réutilisation des données désactivée, contrat de traitement archivé, une page de règles internes affichée au bureau.
- Semaine 2 : un atelier de trois heures sur vos dossiers. Pas un cas d'école : votre dernier DCE, vos trois dernières visites, un courrier de réserve en attente.
- Semaine 3 : deux passages en réel, chronométrés. Le même mémoire, le même compte rendu, avant et après. On note les minutes.
- Semaine 4 : la démonstration interne. Le pôle montre son avant/après aux autres, en chiffres. C'est ce qui décide de l'adhésion, pas la note de service.
- Un référent nommé, avec du temps dans son planning. Le profil et les missions sont détaillés dans notre article sur le référent IA.
Ce séquençage sur treize semaines, avec un livrable par semaine et le creux d'adoption qui tombe presque toujours au même moment, est développé dans notre plan de montée en compétence sur 90 jours. Le contenu métier de ces ateliers correspond au parcours opérations et achats pour le bureau d'études et le suivi de chantier, et au parcours commercial pour la réponse aux appels d'offres. Si vous êtes artisan ou à la tête d'une entreprise de moins de dix salariés, l'entrée la plus courte est notre article sur l'IA pour les artisans et les TPE. Et pour situer le sujet dans son ensemble avant de vous lancer, le guide complet de l'IA en PME et le test de maturité IA en dix minutes font le travail. Le contenu détaillé de nos sessions figure sur la page de la formation IA pour les PME.
La chose la plus utile que dise l'étude sectorielle n'est pas un chiffre, c'est une phrase des formateurs interrogés : « la priorité n'est pas encore d'“enseigner l'IA”, mais bien de rehausser le niveau général de littératie numérique au sein des équipes, des dirigeants aux compagnons ». Un dossier bien nommé, une arborescence partagée, des comptes rendus au même format : ce travail sans gloire décide si l'IA vous servira ou vous fera perdre du temps, et il ne coûte qu'un peu de discipline. Voir aussi les erreurs qui plombent un déploiement IA.
À retenir
La construction est le dernier secteur français pour l'usage de l'IA — 3 % des entreprises de 10 salariés ou plus en 2024 selon l'Insee — et moins de 10 % des entreprises du BTP interrogées par l'Observatoire des métiers du BTP en déclarent un usage, contre 36 % qui l'envisagent. Les usages qui marchent déjà sont tous administratifs : mémoire technique, chiffrage, comparatifs fournisseurs, comptes rendus de visite, courriers de réserve, relances de situations, plans de prévention, suivi des sous-traitants, notices. Aucun ne demande d'acheter un logiciel métier, tous se nourrissent de vos documents existants. La liste rouge compte autant : ni calcul, ni conformité DTU, ni prix, ni analyse de risques sans validation humaine. Commencez par quatre à six personnes au bureau, chronométrez avant et après, et rangez vos dossiers avant de brancher quoi que ce soit.
Quelle est la meilleure IA pour le BTP ?+
Comment l'intelligence artificielle est-elle utilisée dans la construction et le BTP ?+
L'IA va-t-elle remplacer le secteur de la construction ?+
Quels sont les 3 métiers qui survivront à l'IA ?+
Sources
- Observatoire des métiers du BTP / cabinet Plein Sens, « Étude sur la perception et l'intégration des outils d'intelligence artificielle dans les entreprises du BTP » (janvier 2026) — 621 répondants dont 66 % de chefs d'entreprise, questionnaire diffusé du 21 janvier au 21 février 2025 à une base de 45 000 professionnels du secteur. Rapport complet (PDF) : moins de 10 % d'usage actuel (3 % déployé, 5 % en cours), 36 % d'intention, 43,5 % n'ayant jamais utilisé un outil grand public, freins déclarés, verbatims cités dans cet article.
- Insee, « Intelligence artificielle dans les entreprises », Économie et société à l'ère du numérique, édition 2025 — enquête TIC 2024 : 10 % des entreprises de 10 salariés ou plus, 3 % dans la construction, 7 % dans l'industrie manufacturière, 42 % dans l'information et la communication.
- Fédération française du bâtiment, « IA bâtiment » — position de la fédération : l'IA comme outil d'aide à la décision, « ni plaidoyer en faveur de l'IA ni rejet par principe », importance de données fiables et bien structurées. Aucun taux d'adoption n'y est publié.
- Observatoire économique de la commande publique, « Les chiffres des marchés publics 2024 » (parution mars 2026, PDF) — 233,3 Md€ et 223 383 marchés recensés ; travaux, matériaux et maintenance à 44 % des marchés en nombre et 26 % des montants ; PME à 60 % des marchés en nombre et 25 % des montants. Page du recensement.
- Noy & Zhang (MIT), « Experimental evidence on the productivity effects of generative artificial intelligence », Science (2023) — −40 % de temps sur des tâches d'écriture professionnelle, à qualité supérieure.
- Brynjolfsson, Li & Raymond, « Generative AI at Work », The Quarterly Journal of Economics (2025) — +14 % de productivité en conditions réelles, effet le plus fort sur les moins expérimentés. Version NBER en accès libre.
- Dell'Acqua et al. (Harvard Business School / BCG), « Navigating the Jagged Technological Frontier » (2023) — dégradation des résultats hors du périmètre de compétence de l'outil.
- Organisation internationale du travail, index mondial OIT–NASK d'exposition à l'IA générative (2025) — un emploi sur quatre exposé à une transformation. Version française.
